Par Druide
- 17 févr.
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 15 mai
Voici le texte écrit par Ashley Gerenton qui a assisté à la naissance d'un de nos tambours dans le cadre de l'écriture de son roman.

Dans leur atelier aux murs de pierre baigné de lumière, Pascal et Agnès travaillent comme on prépare une naissance. Ils ne parlent pas beaucoup. Ils se regardent, se prennent dans les bras, murmurent une phrase qu’eux seuls entendent, puis les gestes commencent, précis, anciens.
Pascal apporte le cadre : du chêne, un grand cercle aux pans géométriques. Le bois a été choisi pour sa résistance, sa réponse, la nervure serrée de ses veines. Agnès, elle, plonge les mains dans une bassine et en sort d’abord un amas de poils, compact, indistinct. Elle le déplie sur la table bâchée : une peau entière, lourde, encore marquée par l’organique, une odeur fermentée qui remonte par volutes.
Ils commencent toujours par le pourtour. Pascal pose la peau, cale le bois, saisit le poinçon. Le geste est sec. Poinçonnement après poinçonnement, un cercle de trous se dessine, régulier, patient. Agnès démêle un nœud de liens taillés dans la peau elle-même : des lanières humides, élastiques juste ce qu’il faut. Quand elles glissent dans les perforations, ça crisse. Un crissement mouillé, comme une couture qu’on force. Les lanières frottent la paume, raclent, renâclent presque, et la peau répond en tirant, en se rétractant, en se tendant.
Alors ils s’arriment. Un mètre cinquante de lien court entre eux deux, et ils tirent de tout leur poids. Quatre mains, deux cœurs, qui s’unissent dans l’effort. La tension chauffe le cuir : de fines volutes de vapeur s’élèvent au-dessus du cadre. Les bruits deviennent réguliers — frottement, passage, traction — et dans cette cadence, le tambour commence déjà à exister.

Aucun tambour ne se ressemble. Dans leur atelier de pierre, un étage sur pilotis sert de plafond vivant : là-haut sèchent ceux qui attendent leur propriétaire. En bas, des cadres nus patientent, alignés comme des promesses. Pascal et Agnès ne “fabriquent” pas des tambours, ils font se rencontrer une peau, un bois et une personne. Chaque peau a un cadre qui lui est destiné. Chaque tambour finira par trouver celui avec qui il chantera — pas un autre. L’humidité, la température, la taille de la pièce comptent. Mais le plus décisif, c’est toujours la main qui joue : c’est elle qui accorde, qui ouvre, qui parle.
Parfois, la peau est épaisse, rugueuse, peu élastique. Elle demandera plus de patience, plus de force, et un cadre qui sache la porter. La peau est prête, oui, mais le bois, lui, n’est pas encore là. Ils le savent sans pouvoir l’expliquer : aucun des cadres qui dorment en bas ne conviendra. Il viendra au bon moment.
Ils se sont rencontrés à l’âge où il est trop tard pour faire des enfants, et trop tôt pour regarder passer le temps. Alors ils ont uni leurs savoirs et leurs passions et ensemble, ils ont choisi une autre forme de descendance : des instruments faits pour communiquer, annoncer, vibrer — et, surtout, pour relier.

Dans "Par Druide", roman à paraître, une communauté se réinvente par un retour au monde des sens : souffles, matières, odeurs, saisons. Peu à peu, les rythmes de la nature deviennent un langage commun, universel et intemporel, qui relie les êtres sans les confondre. On y apprend à écouter ce qui circule en soi et entre les autres, à laisser le vivant imposer sa cadence, et à habiter ce lien comme une attention plutôt que comme une prise. L’altérité non humaine — la forêt, l’eau, les présences silencieuses — invite une lenteur délicate, exige patience et contemplation, et déplace en profondeur notre manière d’être au monde, jusqu’à transformer le rapport à la terre.
Ashley Gerenton



